
© La Revue du Spectacle 10/10/97 - Début
Gérard Biard - Depuis le temps que vous en parliez,
qu'est-ce qui vous a finalement décidé à passer au
théâtre ?G. B. - Comment avez-vous convaincu Noiret de remonter
sur les planches ?
B. B. - Il n'y a pas eu de problème puisqu'il a
adoré la pièce. Au théâtre, il faut vraiment
payer de sa personne. Ce n'est pas comme au cinéma où l'on
peut dire oui pour faire plaisir. Là, les acteurs portent tout sur
leur dos. Aussi bien Bouquet que Noiret. Et Noiret avait une furieuse envie
de faire cette pièce. Il n'avait pas envie spécialement de
faire du théâtre. Il avait peut-être envie de se rafraîchir.
C'est très émouvant de voir le bonheur qu'il a d'être
sur scène.
G. B. - Et Michel Bouquet ?
B. B. - Bouquet, c'est formidable de le voir tous les jours.
Il arrive avec une lueur maligne, frais comme un gardon. Il est comme un
môme. Il prend un tel plaisir à dire des trucs drôles,
des gros mots... Il n'avait jamais joué ce genre de choses à
ma connaissance. Quand même, lui faire dire : "Je bande. Je
bande toute la journée. Au moment où je vous parle, je bande
!". Et il va s'asseoir tranquillement, avec la jambe un peu raide...
Jamais je n'aurais pensé voir un jour Michel Bouquet faire ça.
Et il se marre, il est content comme tout !
G. B. - Ça vous fait quel effet de savoir que,
cette fois, vos dialogues, le public les prend directement dans la gueule,
sans le rempart de l'écran ?
B. B. - C'est très intéressant. Je me suis
aperçu qu'au cinéma, l'image durcit. Au théâtre,
il y a quelque chose de plus sympa. Mon côté iconoclaste passe
mieux. Et encore, j'y suis allé assez mou, je trouve.
Ça vient peut-être de Noiret. Avec un acteur fondamentalement
sympathique, toutes les conneries qu'on peut lui faire dire deviennent sympathiques.
Je n'avais jamais connu ça. J'ai eu l'habitude d'avoir des mecs comme
Depardieu, des hards, qui rajoutent de la gomme derrière. Alors que
là, cette présence débonnaire, les gens l'aiment. Il
est sympathique, il sera toujours sympathique. Il peut essayer de faire
un salaud, il n'y arrivera pas. Ou alors un salaud sympathique. Il y a une
espèce de bonhomie entre la scène et le public. Bon, il y
a des gens choqués, quand même. Mais, dans l'ensemble, c'est
plus frais.
Je m'aperçois que le théâtre redonne une innocence aux
choses que j'écris. Le fait que les acteurs soient là, devant
nous, on est prêt à entendre plus de choses. Alors qu'au cinéma,
il y a cette dictature de l'image. Là, il y a très peu de
mise en scène, on ne matraque pas le spectateur avec des mouvements
de caméra. Je pense que ce que j'écris trouve formidablement
sa place au théâtre. Il y a des trucs dans "Les
côtelettes" que je n'oserais même pas faire au
cinéma.
G. B. - Ah bon ! Quoi ?
B. B. - Des trucs de théâtre, des clins d'oeil
au boulevard. Et puis, il y a un côté guignol. L'autre jour,
je me suis planqué dans la salle. Quand l'Algérien arrive,
on entendait : "c'est le mari, c'est le mari"... Et une
dame, à côté de moi, disait : "y'a une trappe,
t'as vu, y'a une trappe !". Au cinéma, on n'a pas ça.
Y'a trop de bruit, les spectateurs sont assommés. On a le temps d'analyser
les choses. Ça va moins vite. Ce qui est génial au théâtre,
c'est que, quand les gens rient, on s'arrête. Alors qu'au cinéma,
le train passe. Et puis, on ne sait jamais quand ils vont rire. Des fois,
on est sur le cul de voir qu'ils se marrent à certains trucs...
G. B. - Vous vous
planquiez aussi dans la salle pendant vos films ?
B. B. - Plus depuis longtemps. J'ai été traumatisé.
Je me souviens d'un soir, au cinéma l'Ambassade, où
était projeté "Calmos" . Pervers,
j'étais resté planqué contre le mur quand les gens
sortaient. A côté de moi, à 12 cm, il y un mec qui est
passé et qui a dit : "j'aimerais bien connaître le
con qui a tourné ce film !" Je n'y suis plus retourné
depuis. Ça ne sert à rien, en plus. Le film est fini. Alors
qu'au théâtre, on peut encore améliorer des choses.
G. B. - Si l'on
en juge par vos personnages, il est beaucoup plus compliqué et bien
moins confortable d'être un vieux con de gauche qu'un vieux con de
droite.
B. B. - Bien sûr. D'ailleurs, il y a une réplique
de Bouquet qui résume tout : "moi, je m'en fous, je suis
de droite". Quand on est de droite, on n'a pas de problème.
On est toujours du bon côté, du côté du pognon,
du pouvoir. Etre de gauche, par contre, c'est plus délicat. Le plus
dur, c'est de le rester. Pas de s'embourgeoiser, garder au moins les convictions,
qui font que, dans certaines occasions de la vie, on peut réagir
d'une certaine manière. J'ai eu l'expérience avec mon père
qui m'a élevé dans une tradition de gauche. Je l'ai vu, avec
le temps, glisser tranquillement. Ça m'a impressionné. Mais
c'est très répandu. Forcément, quand on devient un
monsieur, qu'on est arrivé, une petite légion d'honneur, tout
ça...
G. B. - On vieillit
plus facilement à droite ?
B. B. - Intellectuellement, oui... Vous savez qu'en 81,
quand Mitterrand a été élu, il y a des gens de gauche
qui se sont évanouis. Des gens célèbres. Parce qu'ils
avaient du pognon, des bagnoles... Aussi con que ça.
G. B. - Qui ?
B. B. - Ah, non, je ne peux pas vous donner des noms. Des gens très
connus, des types très bien, sympas et tout. Mais bon... Ils se disaient
: "merde, il va falloir que j'achète une Renault..."
On vit dans un pays très marrant pour ça. Les intellectuels
de gauche disent des trucs formidables. Mais, en randonnée à
vélo dans le Lubéron, ils ont l'air un peu con. J'ai une maison
dans le sud. Heureusement, elle n'est pas dans le Lubéron.
G. B. - Le personnage
de Noiret, il n'est pas un peu autobiographique ?
B. B. - Oui, il y a plein de trucs. Politiquement, sur son glissement à
droite, il reflète toutes les questions que peuvent se poser des
gens comme moi. Mais comme il le dit au début : "quand on
se les pose, c'est déjà un commencement de réponse".
Sauf que, lui, il se les pose un peu brutalement, un dimanche soir. Moi,
je me les pose depuis longtemps.
G. B. - Vous jouez
au golf ?
B. B. - Non.
G. B. - Au moins,
ça, ce n'est pas autobiographique...
B. B. - J'y ai joué étant gamin avec mon père. Mais
ce n'est pas possible, on rencontre trop de cons. Et puis ça prend
un temps fou. Je ne fais rien d'ailleurs. Aucun sport.
G. B. - La réplique
"maintenant que la gauche est passée, on ne se laisse plus
emmerder", vous y croyez ?
B. B. - Non, bien sûr que non. Ce qui est très marrant, c'est
que j'ai écrit cette pièce avant les élections. Et
elle ne se finissait pas du tout comme ça. C'était plutôt
une pièce sur le désespoir des gens de gauche : "on
va encore en prendre pour trente ans, avec des mecs comme Juppé..."
Et puis, il y a eu les élections. Ce gag énorme. Ma pièce
était finie, programmée. Je me suis dit : quand même,
il faut faire quelque chose ! Mais je ne savais pas comment réagir.
J'ai eu le flash en rencontrant Micha Bayard qui joue la mort. Quand j'ai
vu cette femme au casting, j'ai vu arriver la mort : elle était habillée
comme dans la pièce, en noir, avec ce collier de perles... Alors
je suis rentré chez moi et je me suis dit : "bon, Jospin
plus elle... il faut réécrire la fin !". C'est une
caricature de l'enthousiasme politique mais c'était marrant à
faire.
A SUIVRE ! Suite de l'entretien
Gérard Biard ©
Charlie Hebdo/La Revue du Spectacle 10/97
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