
par © RDS/Christian Panvert/Gil Chauveau 25/01/98
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Jacques Villeret est de retour sur les planches.
Il reprend, à Paris (au Marigny, salle Popesco), la pièce
de Patrick Süskind, "La
Contrebasse", dont il est l'unique interprète, omission faite
de l'imposant instrument. Une reprise à répétition
car cette pièce - créée début 1992 - fut déjà
l'objet d'une première reprise fin 92/début 93 au théâtre
de la Gaité-Montparnasse. Succès oblige, de nombreuses tournées
suivirent pour revenir à Paris 5 ans après !
"L'instrument le plus grand, le plus gros, le plus grave de tout l'orchestre est aussi le plus puissant, le plus beau, le plus indispensable", dit le contrebassiste. Mais bientôt l'éloge pompeux de cette encombrante compagne, qui occupe toute sa vie, laisse transparaître les frustrations et les rancoeurs du musicien et de l'homme. Peu à peu, il la dénigre, il l'insulte, il la maudit, il se révolte et devient fou. Comme le héros du "Parfum", comme celui du "Pigeon", le personnage qui monologue est empreint d'une solitude extrême, exemplaire, métaphysique. La partition de Patrick Süskind nous fait rire aux larmes. L'adaptation française de Bernard Lortholary et la mise en scène de Philippe Ferran ont contribué à faire de Jacques Villeret, l'acteur sur mesure pour ce personnage très touchant.
- Seul en scène avec une personne pas très
"causante", une contrebasse, n'avez-vous pas craint de basculer
dans le one man show ?
Jacques Villeret - L'écueil a été difficile
à éviter. Ca m'a beaucoup servi de l'avoir pratiqué
pendant dix ans. L'ambiguïté vient du fait d'avoir un instrument
comme partenaire. Elle est aussi dans le texte, dans la finesse avec laquelle
Patrick Süskind aborde les sujets, la fragilité des thèmes.
Par exemple, il y a deux ou trois lignes sur le nazisme. Si elles sont mal
dites, on pourrait croire que le gars est un exhortateur. La difficulté
repose donc dans le travail sur le texte. La traduction littérale
de l'allemand était un peu lourde, même souvent pesante et
signifiante d'entrée, ce qui est désagréable quand
on a deux heures à jouer. Bernard Lortholary a su apporter par sa
réécriture une touche de détente nécessaire
à une écoute d'autant plus grande quand arrivent les moments
difficiles, dramatiques.
- Vous incarnez un homme perclus de solitude, mais en
fait c'est monsieur tout le monde ?
J. V. - Tout à fait. Mais les gens ne l'acceptent pas dès
le début. L'auteur n'a pas choisi un prolo, un clodo démuni
d'entrée. Le type a des responsabilités. Il a du caractère
même si c'est un sale caractère. Il se met dans une position
difficile qui peut arriver à chacun à partir du moment où
il commence à réfléchir sur la vie, qu'il ne veut pas
se laisser faire et qu'il prend des options. Partant de là, on peut
se tromper. La pièce est une métaphore sur l'existence, sur
la vie dans la société, sur la hiérarchie. Le personnage
n'est pas un con. Il a une chose pour lui, il fait bien son métier.
Mais, il n'a pas trouvé le moyen de conserver le plaisir qu'il avait
souhaité y trouver, il y a quinze ans. C'est toujours le drame. Ce
n'est pas l'échec, c'est l'amertume, l'aigreur. On peut très
bien être pape ou président, cela n'empêche pas d'avoir
pu rater quelque chose dans sa vie, quelque chose qu'on auraient tant aimé
réussir.
- La mise en scène est très léchée.
Vous avez un rapport charnel avec l'instrument.
J. V. - Je l'ai voulu absolument. Je fais des choses que la solitude impose.
Dans un moment de délire, on peut même imaginer que la contrebasse
est une femme.
- Quel type de rapport avec le public suscite cette
forme de prestation ?
J. V. - L'improvisation n'est pas permise. Il faut être très
attentif à la salle, beaucoup écouter. Parfois les spectateurs
ont l'impression que c'est improvisé de bout en bout. Je le prends
comme un compliment. Il faut monter en pression dans les dernières
minutes pour que le public se regarde dans le miroir et c'est vraiment ça
qu'il finit par faire.
-Vous avez délaissé le cinéma pour
les planches. Etait-ce un besoin de retour aux sources ?
J. V. - Au départ, je ne pensais pas au cinéma, il est venu
tout seul. J'y ai fait de belles rencontres mais ma base reste le théâtre.
- Ce rôle est une performance physique qui ne
compte presque aucun temps mort et où vous êtes toujours en
action
J. V. - Il n'y a presque pas de silence. Le texte compte deux mille lignes
de monologue. C'est une sorte de logorrhée. Je fais aussi pas mal
de breaks de la pensée. Dans la pièce, le seul moment de repos
possible est lorsque je lance à la salle : "Réfléchissez,
je reviens".
- Votre personnage est aussi émouvant que drôle.
Vous excellez dans les deux registres. Lequel vous semble le plus facile
à explorer ?
J. V. - C'est le dosage des deux qui est le plus intéressant pour
moi. Le rire est plus précis, donc plus difficile. Faire pleurer,
par contre, demande plus de préparation.
- Lorsque l'on parle de Jacques Villeret indépendamment
de l'acteur, on emploie parfois un vocable peu agréable. Il est mélancolique,
laconique, timide. Est-ce justifié ?
J. V. - Je ne le pense pas. Je ne crois pas être plus triste qu'un
autre mais quand un comique l'est un peu, l'amplitude est d'autant plus
grande.
- Vous n'avez pas de partenaire à qui parler
sur scène et en coulisse. N'est-ce pas un peu pénible en tournée
?
J. V. - J'ai plus de rapport avec l'habilleuse, les techniciens, l'administrateur.
Mais il est vrai que la petite folie du plateau me manque.
Propos recueillis par
CHRISTIAN PANVERT/© La Revue du Spectacle 01/98
"La contrebasse" de Patrick
Süskind, adaptation française de Bernard Lortholary, mise en
scène de Philippe Ferran, avec Jacques Villeret.
Jusqu'au 15 février.
Au Théâtre Marigny (Paris VIIIe), salle Popesco, du mardi au
samedi à 20h30, le dimanche à 15 h 30.
Gil Chauveau © La Revue du Spectacle
25/01/98